Section commentaires : de mini renaissance à clé de croissance?
Exemples du Times of London et Telegraph
Bonjour!
Que je suis heureuse de vous retrouver pour cette première édition 2026 du Projet 5 à 9, l’infolettre mensuelle qui se penche sur les signaux faibles annonciateurs de transformations dans l’univers des plateformes et de la création numériques.
Avant de plonger dans le vif du sujet, permettez-moi de vous souhaiter une belle année 2026. Mon souhait le plus cher : qu’on apprenne à apprécier les rencontres avec les personnes qui pensent différemment de nous. Je rêve en couleurs, je le sais, et je vais continuer.
Sur ce, hop au programme principal : la mini renaissance des sections commentaires.
Cette publication fait suite à celle publiée en décembre dernier. J’avais encore des choses à dire sur le sujet.
Retour en arrière : l’époque des clavardages
Au début des années 2010, je commençais à faire du Web à temps plein à Radio-Canada. J’avais un rôle d’édimestre un peu fourre-tout : rédaction de contenus variés, formations internes pour la création de blogues, programmation de playlists (qu’on appelait alors des webradios). C’était aussi mon premier contact avec la gestion de produits numériques, Jira et le poker planning.
Je ne suis pas une personne nostalgique, mais câline que c’était une belle époque dans les médias numériques mainstream. On pouvait tester des formats, toutes sortes de features interactifs (même quand ce n’était pas vraiment nécessaire), on faisait des contenus très sérieux et parfois hyper légers. On lançait des idées, on observait, on apprenait.
Dans une logique de faire de nos plateformes de nouveaux lieux de rassemblement, on avait déployé une stratégie de webdiffusions accompagnées de clavardages en direct, avec l’outil ScribbleLive. Certaines étaient événementielles, comme Arcade Fire à Place Longueuil, tandis que d’autres étaient des rendez-vous hebdomadaires, comme Place à l’opéra.
Est-ce que ça a marché? En données d’audience, pas vraiment.
Pour les rendez-vous hebdomadaires, il y avait bien quelques curieux, mais très peu de participants actifs. Deux passionnés d’opéra prenaient l’essentiel de la place dans les échanges, semaine après semaine. L’espace est devenu leur rendez-vous. C’était quasiment touchant. Mais pour les nouveaux venus, il était difficile, voire intimidant, d’intervenir dans une conversation de spécialistes qui parlent sans arrêt…
Après quelques années d’expérimentations, il a fallu se rendre à l’évidence : l’effort requis pour organiser, animer et modérer ces espaces ne produisait pas la valeur espérée, c’est-à-dire créer ce lieu de rassemblement où le citoyen participe à la discussion. Du moins, pas pour des événements culturels. Ce qu’on peut tout à fait comprendre.
Du côté des salles de nouvelles, la pertinence des sections commentaires était aussi remise en question.
La conclusion était simple : la conversation avait lieu ailleurs. Sur Facebook, Twitter et YouTube, là où la distribution était plus massive, donc plus performante, et moins onéreuse à maintenir.
Presque dix ans plus tard
Comment réinventer la conversation citoyenne dans un écosystème médiatique profondément transformé?
Tiens, tiens. La question qu’on se posait il y a dix ans revient dans le monde des médias et de la culture.
C’est qu’on note depuis quelques années un regain d’intérêt pour des espaces de discussion plus ciblés, mieux encadrés, en dehors des grandes plateformes sociales, devenues avant tout des machines à diffusion de contenus, et désormais de « bouette IA ».
Dans le même temps, on est loin de parler de la mort des médias sociaux. Le dernier rapport du Reuters Institute est d’ailleurs peu rassurant à l’égard des médias traditionnels : on parle d’un déclin inévitable de l’engagement sur leurs plateformes, d’une confiance qui ne cesse de s’effriter au profit des créateurs indépendants, et de la stagnation des abonnements numériques.
Le public continue donc de s’informer massivement sur les médias sociaux, et ce, malgré le retrait par Meta de la vérification des faits et la réduction drastique de la visibilité accordée aux médias d’information, allant jusqu’à leur blocage complet dans le cas des médias canadiens.
Alors, est-ce qu’on rame à contre-courant en tentant de réanimer la conversation sur des plateformes O&O (owned and operated)? Qui plus est, dans un contexte de restrictions budgétaires, alors que la modération exige temps, expertise et ressources?
Peut-être. Mais on s’entend qu’on commence à manquer d’options.
Les médias et les institutions culturelles ne peuvent plus compter sur les grandes plateformes sociales comme extension naturelle de leur espace public. Le lien est rompu.
Même constat du côté des moteurs de recherche : le trafic diminue. Après des années d’investissements en SEO, cette source se tarit elle aussi, en partie à cause des IA génératives.
D’où ce pivot naturel vers le direct, soit vers les canaux que l’on contrôle. C’est dans ce contexte que la communauté redevient centrale aux stratégies de croissance, mais cette fois sur un territoire que l’on possède.
Nouveaux regards sur les commentaires
Certains journalistes utilisent désormais les commentaires comme matière première. Au Times of London, répondre aux questions qui émergent des discussions fait partie de leur travail. Certains partent même de commentaires pour écrire un article.
L’un d’eux a décrit leurs sections commentaires comme « le dumpster fire le plus civilisé d’Internet ». Sympathique.
Du côté des publics, les usages ont évolué. Les gens ont pris l’habitude de commenter des sujets qui les touchent directement dans leur vie. Et aussi, par le fait même, d’avoir l’impression de connecter avec d’autres personnes qui sont également touchées par un même sujet. C’est fort, ce sentiment-là.
Bien sûr, la montée des comportements haineux sur les grandes plateformes en a refroidi plusieurs, mais le besoin d’expression et de connexion demeure.
Je me rappelle du commentaire d’un usager à London, en Ontario, alors que je travaillais pour CTV News. Il souhaitait pouvoir échanger avec ses concitoyens sur des enjeux municipaux, dans un espace encadré. Facebook ne le permettait plus depuis qu’il bloquait nos articles, mais une section commentaires bien modérée sur notre plateforme l’aurait probablement fait.
Comme le souligne aussi le responsable de la modération du Times of London, sur des sujets sensibles comme la maladie mentale ou le suicide, ces espaces peuvent donner lieu à des échanges profondément humains, parfois même à la création de liens hors ligne.
Les médias qui misent sur les commentaires
Parmi ceux qui ont décidé de réinvestir sérieusement ces espaces, j’ai noté :
J’en avais déjà parlé : Radio-Canada, avec ses nouveaux espaces d’échange autour de l’actualité
Wired, qui permet aux abonnés de dialoguer directement avec les journalistes. Une initiative qui s’inscrit dans la révision de leur stratégie numérique, en réponse à « l’apocalypse du trafic »
Le Financial Times, qui utilise l’IA pour assister la modération. On dit que les usagers ont noté une amélioration de la qualité des échanges.
Le Telegraph, avec sa section You Say, entièrement dédiée aux contributions des lecteurs
La stratégie du Telegraph est mon exemple préféré, car elle valorise la parole du lecteur en la plaçant en hauteur, pas seulement au bas des articles.
C’est un statement fort. Une reconnaissance explicite du rôle des publics dans la fabrique du débat, et, je crois, un premier pas pour regagner leur confiance.
Mais y a-t-il un business case?
Toujours selon le responsable de la modération au Times of London, le retour sur investissement est extrêmement difficile à chiffrer. Il est donc complexe de justifier des ressources additionnelles uniquement sur la base des pages vues ou du SEO, même si l’augmentation du temps passé peut envoyer un signal positif aux moteurs de recherche.
Viafoura avance des chiffres impressionnants : les usagers qui commentent visiteraient un site six fois plus souvent, généreraient trois fois plus de pages vues et passeraient quarante fois plus de temps sur le site. Mais ces données proviennent d’un contenu commandité, alors…
Cela dit, deux statistiques d’un article sur le sujet (traduction libre : Saturation des marques » : pourquoi la section commentaires devient un nouveau carrefour culturel ) m’ont frappée.
Selon le rapport cité dans cet article, 65 % des répondants trouvent les sections commentaires plus divertissantes que les créateurs (et j’en fais partie). Et 91 % affirment que, sur les plateformes sociales, ils passent surtout du temps… dans les commentaires. Environ un tiers commentent eux-mêmes.
Quand je disais que la section commentaires était l’autre créateur dans la pièce ;)
Le commentaire pourrait-il être le nouveau « contenu est roi »?
Les médias sociaux sont clairement moins intéressants, mais on peut difficilement s’en passer. Or, on peut/veut faire l’effort de réfléchir à ce qu’on va y faire quand on s’empare de son téléphone. Voire de décider de s’en débarrasser complètement pour un dump phone (l’une des tendances 2026 selon le New York Times).
Et qui dit présence intentionnelle dit recherche de meilleurs lieux pour s’informer, se divertir et connecter.
Reste à savoir si les propriétaires de ces « lieux de rassemblement » que sont les sections commentaires sauront capter ce signal faible et transformer ces espaces en véritables lieux de conversation, et pas seulement en outils de rétention.
Voilà pour aujourd’hui.
Comme toujours, n’hésitez pas à me faire part de vos commentaires ou suggestions de lecture/visionnement.

